PRÉ-SCRIPTUM Éditions · Extrait

Une place dans leur France, Tome 1

Tandem

James-William GBAGUIDI

Chapitre 1 intégral · Collection Fictions contemporaines
ISBN : 978-99982-4-109-1

Extrait d’une œuvre de fiction.

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Ce dimanche de second tour présidentiel, Issa Adandé était resté seul dans l’aile occupée par sa direction. Ailleurs, le ministère ne dormait pas. Depuis le matin, une cellule installée à Beauvau suivait l’ouverture des bureaux de vote, les incidents signalés par les préfectures et les premières estimations de participation. Dans quelques heures, elle centraliserait les résultats venus de tout le pays.

Ici, rue des Saussaies, à cinquante mètres de la place Beauvau, les bureaux administratifs étaient presque déserts. La porte ouvrait sur un couloir vide. Tout au bout, une lampe éclairait le poste de l’agent de sécurité, un homme massif qui levait rarement les yeux de son téléphone et semblait avoir conclu depuis longtemps que les hauts fonctionnaires travaillant le dimanche ne représentaient aucun danger.

Issa avait profité du calme pour reprendre son dossier sur la mutualisation des sous-préfectures, pièce maîtresse de sa candidature à la direction générale de la coordination territoriale et des crises. Depuis six ans, il en était l’adjoint : un poste qui donnait accès aux notes des préfets, aux tableaux d’effectifs, aux plans de continuité et aux erreurs corrigées en silence, sans conférer le dernier mot. Il connaissait les rouages assez bien pour repérer les dysfonctionnements, mais n’avait pas le pouvoir d’y remédier.

En huit mois, il avait réécrit son projet sept fois. Il avait ajouté ici un chiffre, retranché là une phrase trop audacieuse pour un comité de direction prudent, transformé ailleurs une conclusion en hypothèse afin qu’elle ne puisse effrayer personne. Le ministère sentait le café froid et le parquet ciré sous la chaleur inutile des radiateurs. Par la fenêtre entrouverte montait parfois le grondement d’une moto remontant le Faubourg-Saint-Honoré. Puis le silence revenait, plus dense, comme si Paris elle-même attendait le résultat du scrutin.

Manches retroussées, Issa relisait le tableau comparant les coûts du dispositif existant aux économies projetées sur cinq ans. Il avait vérifié chaque ligne lui-même. Le dossier devait prouver qu’il savait diriger ce travail d’ensemble avant d’être nommé à la tête du service et rendre sa promotion difficile à écarter.

À onze heures quarante, le téléphone sonna. Le nom d’Arnaud Verbière, secrétaire général du ministère, apparut sur l’écran.

Issa se redressa aussitôt. Depuis plusieurs jours, il attendait cet appel sans vouloir reconnaître qu’il l’attendait. Le ministre devait régler les dernières nominations avant que le résultat du scrutin ne rende chaque décision plus délicate. Les sondages ne lui laissaient guère d’illusions sur l’avenir du gouvernement. Jusqu’au lendemain matin, peut-être, il pouvait encore placer quelques hommes, solder quelques fidélités et laisser derrière lui une administration qui lui ressemblerait un peu.

Issa décrocha.

– Monsieur le Secrétaire général.

Sa voix trahissait une attente qu’il aurait voulu dissimuler.

– Comment allez-vous, Issa ? Je vous appelle au sujet de la direction générale. Je suppose que vous êtes déjà au courant.

Il y avait dans cette dernière phrase quelque chose qu’Issa ne comprit pas immédiatement. Il avait attendu une annonce. On lui parlait d’une information qui circulait déjà.

– Au courant de quoi ?

Le silence du secrétaire général ne dura qu’une seconde, mais il suffit.

– Ah. Je pensais que l’information vous était parvenue. Le ministre a tranché vendredi. C’est Grégoire Chassaing qui a été retenu. Sa nomination doit être officialisée demain.

Issa ne répondit pas.

– La prise de fonctions est prévue à quinze heures, ajouta Arnaud Verbière.

Vendredi.

La décision avait été prise depuis deux jours. Des hommes et des femmes qu’Issa avait croisés, appelés ou salués depuis le savaient probablement déjà. Aucun n’avait jugé nécessaire de l’en informer. Lui était venu travailler ce dimanche avec la conviction que le dossier restait ouvert. Il corrigeait encore les erreurs des autres pendant que les autres savaient qu’il avait perdu.

– Je pensais vraiment que quelqu’un vous avait prévenu, reprit le secrétaire général.

– C’est maintenant chose faite.

La réponse était sortie plus calme qu’il ne l’aurait cru.

Arnaud Verbière commença à expliquer. L’équilibre des nominations. La nécessité, dans le climat actuel, de retenir un profil capable de rassurer plusieurs sensibilités. La proximité de Chassaing avec certains élus. La volonté du ministre de régler le dossier avant le scrutin. Issa serait naturellement appelé à exercer d’autres responsabilités. Son expérience demeurait indispensable. Elle serait mieux valorisée plus tard, dans un contexte plus favorable.

Issa laissa passer les formules sans les relever. Il avait appris depuis longtemps à ne pas corriger un supérieur sur le vocabulaire qu’il employait pour se dédouaner.

Il revit la réunion de mars : après sa présentation, Chassaing avait déclaré que l’idée « méritait d’être approfondie », puis l’avait approfondie sans lui. Deux semaines plus tard, le directeur de cabinet félicitait « Grégoire » pour sa vision de la réforme territoriale.

Issa n’avait rien dit, persuadé qu’un silence bien tenu finirait par compter. Il avait pourtant préparé quelques phrases pour sa nomination et laissé entendre à sa mère comme à Nora que la décision approchait. Cette prudence lui paraissait maintenant naïve.

– Je vais appeler Chassaing pour le féliciter, dit-il.

– Ce n’est pas indispensable, vous savez.

– Je sais.

Il raccrocha, rajusta sa manchette gauche, geste qu’il accomplissait sans y penser avant les décisions qui lui coûtaient quelque chose, puis composa le numéro de Chassaing avant que l’envie ne lui passe. Celui-ci décrocha presque immédiatement.

– Issa ! Je voulais justement t’appeler.

La chaleur de sa voix était parfaitement dosée.

– Toutes mes félicitations, Grégoire. C’est amplement mérité.

– Merci. Vraiment, ça me touche. Et je veux que tu saches une chose : la première personne à laquelle j’ai pensé pour réussir cette mission, c’est toi. Je l’ai dit très clairement. Je ne veux pas prendre cette direction sans que nous travaillions ensemble, très étroitement. Il faut qu’on forme un vrai tandem.

Issa comprit sans difficulté. Chassaing venait d’obtenir le poste, le bureau, la signature et le titre. Il lui proposait déjà de continuer à faire le travail de fond. Comme ceux qui l’avaient précédé.

– Nous en reparlerons, répondit Issa. Bonne journée, Grégoire.

– J’espère au moins que tu as déjà voté.

– Bien sûr. À demain.

Il raccrocha avant que Chassaing ne trouve autre chose à dire. Puis il posa le téléphone à plat, exactement au centre du sous-main, et resta immobile assez longtemps pour sentir sa mâchoire se desserrer d’elle-même.

Le mot « tandem » effaçait l’appropriation de son projet : à entendre Chassaing, ils n’avaient fait que travailler ensemble. Issa connaissait ces discours où le « nous » permettait de ne plus dire à qui revenait le mérite. Il haïssait le mot avec une intensité qu’il ne montrerait à personne.

*

Dehors, la ville se préparait à autre chose que lui. Sur le boulevard, deux commerçants baissaient leur rideau plus tôt que d’habitude. Un fourgon de gendarmerie mobile stationnait au carrefour, moteur allumé. Une affiche de campagne à moitié arrachée laissait voir le sourire d’Aurore Ménard. Deux semaines de pluie en avaient délavé le bleu et fendu le visage au niveau de la bouche.

Dans le parking souterrain, Issa s’installa au volant de sa voiture sans démarrer. Son téléphone vibra deux fois. Le premier message venait d’un groupe WhatsApp informel de cadres du ministère. Les félicitations adressées à Chassaing s’y succédaient.

« Félicitations bien méritées. »

« Tous mes vœux de réussite dans ces nouvelles fonctions. »

« Une excellente nouvelle pour notre direction. »

Issa reconnut les noms de plusieurs collègues avec lesquels il avait encore échangé le vendredi. Aucun ne lui avait parlé de la nomination. Ils avaient attendu que le silence ne soit plus nécessaire.

Le second message était privé. Un collègue de la direction voisine avait écrit :

« Je viens d’apprendre pour Grégoire. Je suis désolé pour toi. J’espère au moins qu’ils sauront reconnaître ce que tu as apporté au dossier des sous-préfectures. »

Ils le reconnaîtraient en conservant ses notes, ses tableaux et son travail sous l’autorité de Chassaing.

Il répondit simplement : « Merci. »

Dans la circulation clairsemée du dimanche, sa colère perdit peu à peu sa chaleur. Elle devint plus froide, plus compacte, et il commença à chercher comment retourner la situation à son avantage.

*

Nora comprit avant qu’il ait posé sa mallette. Elle se tenait dans la cuisine, penchée sur des dossiers d’instruction qu’elle rapportait parfois le week-end, une habitude de magistrate qu’Issa avait cessé de commenter depuis longtemps. Elle leva les yeux lorsqu’il entra et sut, à la manière dont il tourna la clé dans la serrure, un tour complet au lieu du demi-tour habituel, que quelque chose s’était produit.

– Alors ?

– Chassaing.

Elle le regarda retirer sa veste avec un soin excessif. En allant chercher de l’eau, il aperçut au fond du réfrigérateur une bonne bouteille, de celles qu’ils gardaient pour les occasions, poussée derrière les yaourts.

– Je t’avais conseillé d’attendre avant d’en parler à ta mère, dit Nora. Tu ne m’as pas écoutée.

– Je ne lui ai pas dit que c’était fait.

– Tu lui as fait comprendre que ça allait l’être.

– Je n’avais rien promis.

– Pour elle, si.

Il ne répondit pas. Nora avait raison et le lui accorder à voix haute aurait ajouté une humiliation domestique à celle qu’il venait de subir.

Maya passa la tête dans la cuisine, un casque autour du cou et le téléphone à la main. Elle regarda ses parents, évalua la tension du silence et posa sa question sans préambule.

– C’est quelqu’un d’autre qui a eu le poste ?

– Ce ne sont pas tes affaires, Maya.

– Tu en parles à table depuis six mois. Ça devient un peu mes affaires.

– Je n’ai jamais dit que c’était fait.

– Tu l’as presque dit à mamie. Je t’ai entendu au téléphone.

– Je t’avais prévenu, reprit Maya. Il fallait dire que le projet était de toi.

– Les choses ne fonctionnent pas ainsi.

– Elles fonctionnent comment, alors ? Tu travailles, quelqu’un récupère ton idée et tu attends qu’on remarque tout seul que tu es meilleur que lui ?

– Tu simplifies quelque chose que tu ne connais pas.

– Peut-être. Mais ça ressemble à ce qui s’est passé avec madame Sorel, en troisième. Tu m’avais dit de ne pas signaler qu’elle attribuait mes idées à une autre élève, que mon travail finirait par parler pour moi.

– Ce n’est pas comparable.

– Bien sûr que si.

– Tu trouves ça simple. Tu n’as encore jamais eu à choisir entre te taire et tout perdre.

Maya se tut, surprise davantage par le ton que par les mots. Nora posa les assiettes sur la table. Elle avait choisi les blanches, celles des soirs ordinaires, et non le service qu’elle sortait pour marquer une occasion. Issa remarqua ce détail et s’en voulut d’y avoir prêté attention.

– Les dernières estimations sont encore trop serrées pour dire quoi que ce soit, dit Maya en consultant son téléphone.

– Rien ne sera certain avant vingt heures.

– C’est exactement ce que je viens de dire.

*

À dix-neuf heures cinquante-huit, toutes les chaînes se perdaient encore en conjectures. Le téléviseur semi-incurvé des Adandé, trop grand pour leur salon, était réglé sur France 2. Personne n’avait augmenté le volume. L’image suffirait.

Une musique de générique commença. Un compte à rebours apparut. Puis le visage d’Aurore Ménard occupa l’écran.

50,21 %.

Pendant une seconde, personne ne parla.

La candidate du Rassemblement national était donnée gagnante de l’élection présidentielle. Son sourire se recomposa dans un puzzle géant formant la carte de France. C’était le même visage que celui de l’affiche délavée du boulevard, mais intact cette fois, sans pluie ni déchirure.

Les voix des journalistes et des invités se superposèrent. On parla de séisme, de rupture, de vote de colère. Des archives apparurent : le Front national fondé par Jean-Marie Le Pen, les provocations de son ancien dirigeant, le changement de nom, les années de normalisation. Plusieurs décennies furent transformées en quelques minutes de générique d’accession au pouvoir.

Nora demeurait immobile, une main posée sur la table. Maya remonta le son de son téléphone. Des vidéos circulaient déjà : des klaxons, des drapeaux français agités depuis des voitures, des cris de joie devant le siège du parti. Sur d’autres images, des commerçants protégeaient leurs vitrines et des silhouettes couraient place de la République.

Elle s’arrêta sur un fil de commentaires, sous la story d’une camarade de promotion d’origine algérienne, qui avait publié son inquiétude en quelques mots. Les premières réponses étaient encore mesurées. Pas les suivantes.

« RENTREZ CHEZ VOUS ! »

Le message affichait déjà plusieurs dizaines de réactions.

Issa la vit pâlir sans comprendre pourquoi.

– Ça va ?

– Des gens qui fêtent, dit-elle. À leur manière.

Elle reposa le téléphone, écran contre la table.

– J’aurais peut-être dû aller voter, murmura Maya.

Puis elle se ravisa presque aussitôt.

– Ça n’aurait rien changé de toute façon.

– Tu n’en sais rien, répondit Issa.

– Plus de cent mille voix d’écart. Tu crois que mon bulletin aurait fait quoi ?

– Il t’aurait au moins donné le droit de ne pas parler comme si les autres avaient décidé sans toi.

– J’ai le droit de parler même quand je ne vote pas.

– Je n’ai jamais dit le contraire.

– Si. C’est exactement ce que tu viens de dire.

À l’écran, plusieurs ministres sortants affichaient leur désarroi, dont ceux qui avaient favorisé Chassaing et validé sa nomination. Issa éprouva une satisfaction brève, puis en eut honte.

– Je vais rejoindre les autres place de la République, annonça Maya.

– Pas ce soir.

– Comment ça, pas ce soir ?

– Personne ne sait ce qui peut arriver. Je préfère que tu restes ici.

– Je ne te demande pas la permission.

– Tant que tu vis sous ce toit, il y a des soirs où tu la demandes.

Maya attrapa sa veste.

– Les gens sont en train de se mobiliser. Je ne vais pas rester devant la télévision à les regarder faire.

– Il fallait te mobiliser dans l’isoloir.

– Tu ne comprends vraiment rien.

– Maya !

– Non, papa. Tu passes ta vie à te taire, à attendre qu’on reconnaisse ton travail et à trouver de bonnes raisons à ceux qui te passent devant. Et maintenant tu veux que tout le monde fasse pareil.

– Ça n’a rien à voir.

– Ça a tout à voir.

Nora posa une main sur l’avant-bras de sa fille.

– Maya, ton père a raison sur un point. La soirée peut devenir dangereuse.

– Même toi, tu as voté blanc.

– J’ai voté, répondit Nora. Ce n’est déjà pas la même chose.

Maya se dégagea doucement.

– Vous avez toujours une explication pour ne rien choisir.

Issa sentit la colère revenir.

– Et pour quelle raison tiens-tu absolument à aller manifester ?

Maya le fixa comme si la question contenait déjà sa réponse.

– Parce que l’extrême droite vient de gagner l’élection.

– Le pays ne va pas cesser de fonctionner parce qu’un nom a changé à l’Élysée. La République ne disparaît pas à vingt heures, Maya.

– Et tu crois qu’ils vont nous traiter comme les autres Français ?

– Qui, « ils » ?

– Les gens qui attendaient seulement qu’on leur dise qu’ils avaient raison. Tu le sais très bien, papa. Tu le sais mieux que moi.

– Ce que je sais, c’est que…

– Non. Toi, quand on te refuse un poste, tu appelles ça un arbitrage. Quand quelqu’un reprend ton travail, tu appelles ça une décision de service. Tu ne veux jamais voir ce qu’il y a derrière.

– Tu ne sais rien de ce qui s’est passé.

– Je sais qu’un homme moins compétent a obtenu ton poste avec ton dossier.

– Ça ne suffit pas à en faire une affaire de racisme.

– Je n’ai même pas prononcé le mot.

Le silence qui suivit fut plus brutal qu’un cri.

Issa se leva lentement.

– Nous sommes français, Maya. Autant que n’importe qui dans ce pays.

Il avait parlé d’une voix qui avait retrouvé son calme, celle qu’il utilisait pour rassurer un service entier. En l’entendant, il comprit qu’il cherchait à se convaincre lui-même autant qu’à convaincre sa fille.

Maya le regarda un instant de plus qu’il ne s’y attendait. Puis elle reposa sa veste. Ce n’était ni une victoire ni un accord.

Cette nuit-là, Issa s’endormit tard, convaincu qu’il avait eu raison de l’empêcher de sortir. Il pensa à cette jeunesse qui confondait trop facilement, selon lui, les émotions d’un match de football, la colère d’une défaite électorale et la gravité d’un combat politique. Il ne se demanda pas si cette confusion lui appartenait davantage qu’à elle.

*

Les jours suivants, le ministère continua de fonctionner comme si le résultat du scrutin n’avait rien changé. Grégoire Chassaing prit possession de la direction dès le lundi. Il réunit les chefs de service et remercia Issa, devant tout le monde, pour « l’esprit de continuité » dont il ne doutait pas qu’il saurait faire preuve. Le mot « tandem » ne fut pas prononcé.

Chassaing conserva le dossier de mutualisation et demanda à Issa de lui préparer une synthèse de quatre pages pour le futur cabinet, en supprimant les développements trop techniques et en faisant apparaître « une impulsion politique plus nette ». Issa s’exécuta. Il continua à venir tôt, à corriger les notes et à répondre aux sollicitations. Aucun appel ne vint modifier sa situation.

Neuf jours après le scrutin, la passation de pouvoirs fut organisée à l’Élysée. Le matin même, une note portant le tampon « diffusion restreinte » arriva sur le bureau d’Issa. Vingt-trois pages consacrées au dispositif territorial prévu pour les manifestations annoncées le soir de la formation du nouveau gouvernement.

Il connaissait ce type de document : effectifs disponibles par zone, unités mobiles, capacités de renfort, itinéraires sensibles, seuils de déclenchement. Les mêmes tableaux revenaient à chaque rassemblement important, avec des chiffres modifiés et des marges toujours plus étroites. Chassaing passait la journée dans des réunions de transmission auxquelles Issa n’était plus convié. Cela lui laissait plusieurs heures pour relire les dossiers que personne d’autre n’examinait avec autant d’attention.

Il parcourut deux fois le tableau des forces mobiles avant d’être certain de ce qu’il voyait. La même compagnie de CRS apparaissait à deux endroits. Elle était placée en réserve dans la zone nord, qui couvrait notamment le Val-des-Forges, puis affectée à la ligne suivante en renfort du dispositif parisien. L’unité ne pouvait se trouver dans les deux secteurs le même soir. Ses personnels avaient, de surcroît, été engagés trois jours plus tôt et n’avaient pas encore récupéré toutes leurs capacités opérationnelles.

Issa appela le sous-directeur chargé de la planification. Il tomba sur sa messagerie et laissa un message bref, sans reproche dans la voix, en indiquant précisément les deux lignes concernées et l’heure de son appel. Puis il rédigea une note d’alerte. Il cita les documents de référence, exposa le risque et proposa deux redéploiements possibles. Il l’envoya au sous-directeur, à Chassaing et au centre de coordination, avec une formule de transmission neutre.

À seize heures douze, Chassaing répondit :

« Bien reçu. Le dispositif ayant déjà fait l’objet des arbitrages requis, il convient à ce stade de ne plus le modifier. Nous aviserons en fonction de l’évolution de la situation. »

Issa relut le message.

« Nous aviserons. »

La formule permettait de ne rien faire tout en donnant l’impression que l’on restait maître de la décision. Il classa l’échange dans le répertoire horodaté de la direction, où il conservait depuis des années les alertes restées sans réponse et les instructions qu’on pourrait un jour prétendre ne jamais avoir données. Si quelque chose tournait mal dans l’un des territoires que le dispositif avait négligés, quelqu’un finirait par demander qui avait vu la faille et à quelle heure. Issa voulait pouvoir répondre avec une date, un message et une pièce jointe.

Il ne souhaitait pas qu’un incident se produise. Mais il espéra, avec une netteté qui le gêna, qu’il se produirait quelque chose d’assez sérieux pour que l’on se souvienne qu’il avait averti.

*

Il rentra en fin d’après-midi, plus tôt que d’habitude. Nora avait allumé la télévision. Le son était coupé sur des images de la cour de l’Élysée. Maya, assise en tailleur sur le canapé, faisait défiler son téléphone sans parler.

À vingt heures, la composition du gouvernement fut annoncée. Les noms tombèrent les uns après les autres, lus d’une voix neutre. Certains étaient inconnus du grand public. D’autres appartenaient depuis longtemps au paysage politique.

Lorsque fut annoncé le nom du nouveau ministre de l’Intérieur, Nora se redressa légèrement. L’homme s’était construit une réputation sur les questions d’identité nationale, d’assimilation et d’autorité. Plusieurs de ses déclarations, tenues dans les années 2010, avaient donné lieu à des procédures ou à des polémiques dont il était toujours sorti sans condamnation définitive. Depuis, il avait appris à ne plus prononcer les mots qui fâchaient. Il parlait de cohésion, de maîtrise et de protection. Ses adversaires disaient qu’il n’avait pas changé d’idées, seulement de vocabulaire. Ses soutiens y voyaient la preuve qu’il était devenu un homme d’État.

Maya eut un rire narquois.

– Ah oui. Carrément l’Intérieur.

Issa tourna la tête vers elle.

– Ce n’est pas drôle.

– Je ne ris pas. J’essaie juste de comprendre. Quand un type comme lui devient ministre, on appelle ça comment ? Un arbitrage ?

Nora baissa les yeux. Issa ne répondit pas.

Les premières images de manifestations apparurent en bandeau : place de la République à Paris, puis Lyon, Rennes et Lille. Des sifflets, des fumigènes, une ligne de CRS qui avançait sous les projectiles.

– Ça commence, dit Maya.

Issa regardait le bas de l’écran. Plusieurs villes étaient affichées simultanément. Le nom de l’une d’elles retint son attention : Ferrières-le-Pont, dans le Val-des-Forges. Il pensa à la note du matin, à la compagnie affectée deux fois, à la zone nord que l’on avait choisi de laisser en second rang pour renforcer Paris.

– Ça ne durera pas, dit-il.

Il ne savait pas s’il cherchait à rassurer Maya ou à se rassurer lui-même.

*

Le lendemain commença, comme toujours, par la radio. Une voix égrenait un bilan encore provisoire : plusieurs centaines d’interpellations, des dizaines de blessés, des bâtiments publics dégradés. À Ferrières-le-Pont, un homme était mort pendant une opération de dispersion. Les circonstances demeuraient confuses. Les affrontements avaient repris dans plusieurs quartiers du Val-des-Forges.

Issa écouta sans bouger, la cuillère suspendue au-dessus de son café. Il pensa au tableau des compagnies de CRS, à son message de seize heures douze, à la réponse de Chassaing. Il ne pouvait pas savoir si le sous-effectif avait joué un rôle dans la mort de cet homme. Aucune information ne permettait encore de l’affirmer.

Il éprouva pourtant quelque chose qu’il refusa de nommer. Ce n’était pas de la satisfaction. Pas tout à fait. C’était la sensation honteuse d’avoir eu raison au moment même où il aurait préféré s’être trompé.

La matinée passa sans qu’il parvienne à se concentrer. Plusieurs agents parlaient à voix basse dans le couloir. On disait que le nouveau cabinet avait demandé toutes les notes relatives au dispositif de la veille.

À treize heures quarante, son téléphone sonna. Numéro masqué.

– Monsieur Adandé ?

– Lui-même.

– Cabinet du ministre de l’Intérieur. Je suis chargée de vous demander de vous présenter demain matin à neuf heures au ministère.

Il balaya instinctivement la pièce du regard.

– Pour quel motif ?

– Je ne dispose pas de cette information.

– Qui souhaite me recevoir précisément ?

– Le cabinet du ministre, monsieur. C’est tout ce que je suis autorisée à vous communiquer.

– Dois-je apporter un document ?

Il y eut une hésitation.

– Prenez tout élément relatif au dispositif territorial de mardi soir.

La communication prit fin. Issa demeura debout, la main encore posée sur le téléphone.

On convoquait de cette manière les fonctionnaires que l’on s’apprêtait à mettre en cause. On les convoquait aussi lorsqu’on voulait obtenir rapidement une information sans laisser de trace dans les circuits ordinaires. Peut-être cherchait-on un responsable. Peut-être cherchait-on celui qui avait averti. Peut-être le nouveau ministre voulait-il seulement comprendre comment son administration avait pu être prise en défaut dès sa première nuit.

Une autre hypothèse se présenta à lui. Il la repoussa aussitôt, puis elle revint.

Et si cette convocation représentait une chance ?

*

Il rentra plus tôt que d’habitude. Nora leva les yeux de son dossier lorsqu’il entra.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

– Rien de certain. Le cabinet du nouveau ministre me demande de passer demain matin.

– Le ministre de l’Intérieur ?

– Son cabinet.

– Pour quoi faire ?

– Je ne sais pas.

Il ne mentait pas. Il ne disait pas non plus tout ce qu’il pensait. Il ne parla ni de la note ni de cette idée déraisonnable selon laquelle le nouveau pouvoir pouvait avoir besoin de lui. Il ne voulait pas prononcer l’espoir à voix haute et le voir se dégonfler devant Nora comme dix jours plus tôt.

Dans la chambre, il choisit le costume bleu sombre qu’il réservait aux entretiens importants. Il le posa sur le dossier d’une chaise, vérifia la chemise, hésita entre deux cravates et retint la plus sobre. Puis il alluma son ordinateur.

Il retrouva le dossier de mutualisation des sous-préfectures, celui que Chassaing s’était approprié, et recommença à le corriger. Il ajouta une page sur la continuité de l’État en période de crise, réécrivit la conclusion, actualisa deux tableaux. Il ne savait pas si le nouveau ministre lui poserait une seule question sur ce projet. Il ne savait même pas s’il sortirait de l’entretien avec une promotion, un blâme ou la responsabilité d’un mort qu’il n’avait jamais rencontré.

Il travailla pourtant jusqu’à minuit, comme s’il suffisait d’entrer dans le bureau du ministre avec un dossier impeccable pour se protéger de ce que la France nouvelle pouvait exiger de lui.

Une heure avant de se coucher, il repensa aux paroles de Chassaing :

« Il faut qu’on forme un vrai tandem. »

Il ne savait pas encore que d’autres hommes, plus puissants, lui proposeraient bientôt la même chose avec des mots différents.

Fin de l’extrait

© 2026 James-William GBAGUIDI · PRÉ-SCRIPTUM Éditions

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